Enola Holmes : peu de Sherlock et trop de politique.

Dernier film grandement mis en avant par Netflix, Enola Holmes s’attarde sur la jeune sœur des frères Holmes : Sherlock et Mycroft. Si l’œuvre possède des qualités indéniables, elle souffre de défauts qui gâchent le potentiel de l’expérience, sans en faire pour autant un échec complet.

Pas de doyle, mais Enola Holmes s’intègre bien dans l’univers

Commençons par souligner qu’ Enola Holmes n’est pas un personnage inventé par Sir Arthur Conan Doyle, célèbre auteur britannique qui inventa le fameux détective en 1887 (ça ne nous rajeunit pas !). Le succès de Sherlock s’est amplifié de décennie en décennie, et il était à la fin des années 1990 le personnage ayant eu le plus grand nombre d’adaptation au cinéma. Doyle étant mort en 1930, Sherlock et la plupart des histoires sont de nos jours largement tombés dans le domaine public, avec seulement dix nouvelles parues après 1923 qui sont encore protégées par des droits d’auteurs et donc propriété des ayant-droits de l’écrivain au moment du lancement de la production de Enola Holmes. La mise en chantier de ce film a ainsi donné naissance à une bataille judiciaire ! Les ayants droits, pas bêtes, ont décidé de trouver une tactique pour se faire un pactole sur les travaux de leur illustre aïeul. Ainsi, ils ont attaqué le film sur un angle étonnant : le scénario et les personnages étant hors de leurs portées, ils ont déclaré que la personnalité de Sherlock Holmes telle que présenté dans le film ressemblait trop à celle décrite dans les derniers travaux de Doyle (un Sherlock plus empathique, plus humain).

Ainsi, le personnage d’Enola Holmes a été créé par l’écrivaine Nancy Springer, qui a commencé à écrire la série littéraire Les Enquêtes d’Enola Holmes à partir de 2006, dans laquelle la jeune fille suit les traces de son frère ainé Sherlock. Le film de Netflix reprend la trame du premier tome La Double Disparition. Bien que non-incorporée dans le canon de l’univers créé par Doyle, l’idée que Sherlock ait une petite sœur – de vingt ans sa cadette par ailleurs – est possible dans la mesure où son créateur est toujours resté flou sur la fratrie de son héros. Par exemple, Mycroft, frère aîné de Sherlock, est inconnu au bataillon avant l’histoire qui l’introduit (L’Interprète Grec en 1893).

un scénario qui part bien mais décousu

Dans le long métrage, Enola vit globalement coupée du monde avec sa mère Eudoria, dans leur grande demeure située dans la verte campagne anglaise. Le jour de ses seize ans, la mère disparaît a priori sans laisser de traces. Mais c’est sans compter l’intelligence et le sens de déduction de la jeune fille, qui trouve et comprend vite les différents indices laissés par Eudoria. Alors qu’elle veut partir à sa recherche, Sherlock, et surtout Mycroft, interviennent dans sa vie et ont pour projet de l’envoyer dans un internat de jeune fille pour faire d’elle une femme bonne à marier (ah le XIXème siècle!). Enola ne voulant pas de cette vie, à juste titre disons-le, elle se fera la malle. Sur la route, elle croisera un noble de son âge, victime d’un complot visant à le tuer pour des raisons politiques. Le détective en herbe va alors tout tenter pour le sortir de ce pétrin, tout en échappant aux volontés de Mycroft et en cherchant sa mère. Un scénario tout de même riche, avec plusieurs intrigues, et propice aux péripéties en tout genre. Notons que les histoires du livre éponyme et du film se recoupent bien dans l’ensemble (on a déjà vu pire prises de libertés lors d’une adaptation sur écran) : simplement, Enola a quatorze ans et non pas seize dans le livre, et surtout le Docteur Watson y a un rôle prépondérant, alors qu’il est absent du film.

Disons le franchement, Enola Holmes bien que sans défauts majeurs, n’est pas le film Netflix de l’année. Évidemment, nous sommes pas le public cible – plutôt les ados – donc notre avis sur la question est forcément biaisé (un film doit-il être objectivement bien ou plaire seulement à un public déterminé ? Telle est la question). Ceci étant admis, faisons un bilan de l’œuvre.

un volet politique trop lourd

Le long-métrage commence comme un classique Sherlock Holmes : une mystérieuse disparition entrainant une enquête. Celle-ci est vite mise de côté, et la résolution de l’élément déclencheur passe globalement à la trappe jusqu’à la fin du film. De manière générale, Enola Holmes manque de rythme, et toute la partie centrale patine dans la semoule : on s’ennuie. Il y a un grand manque de suspense, ce qui est dommage pour un film basé sur l’univers du plus célèbre des détectives. En revanche, même si cela a été décrié par certains sur la toile, l’idée de faire s’adresser Elona à la caméra (comme dans Malcolm vous savez) est une bonne idée. Cela nous permet de nous lier au personnage et lui donne de la consistance, en plus d’apprécier le grand talent de l’actrice qui l’interprète comme nous l’évoquerons plus loin.

Aussi, et peut-être est-ce le cas dans le livre, Enola Holmes possède un volet politique sur lequel il est difficile de faire l’impasse. Assurément féministe – ce qui n’est pas un mal en soit bien évidemment – la production fait tout de même passer son message de manière peu subtile. Tous les hommes du film – sauf Sherlock, ils n’ont pas été jusque là – sont soient mauvais soient débiles, voire les deux. Même le complot visant à faire assassiner le noble que se met à protéger Enola a un but politique qui va à l’encontre de la cause des femmes (pas de spoil, vous verrez bien mais bon ça ne casse pas trois pattes à un canard). A l’inverse, toutes les femmes sont représentées sous un jour favorable, exceptées les plus vieilles, issues d’une école de pensée dépassée et archaïque, et donc, antagonistes naturels d’Enola. Eudoria est placée sur un piédestal par sa fille – normal – mais rejetée par ses fils, surtout par Mycroft car « elle n’est pas une femme comme il faut ». C’est bon Netflix, n’en jetez plus, on a compris. Au fur et à mesure que l’intrigue avance, nous apprenons ainsi que Eudora veut faire avancer la cause des femmes en utilisant la violence. Disons le, ce n’est pas forcément une bonne chose d’encenser le terrorisme, quel que soit le but.

D’ailleurs, un dernier mot sur l’exactitude historique : le récit se passe en 1884. A un moment, Enola va rendre visite à une alliée de sa mère à Londres qui enseigne le karaté. Bon courage alors pour trouver un cours de ce sport de combat à l’époque hein, quand bien même Londres était le centre du monde. Nous avons bien compris l’idée des femmes combattantes et tout ça mais bon : le karaté n’était même pas sorti d’Okinawa à l’époque où se déroule le film. A la limite, il aurait été enseigné aux enfants de bourgeois par des diplomates revenant d’Asie par exemple, mais sûrement pas au dessus d’un salon de thé situé dans le ghetto (ni a priori par une femme, comme c’est le cas ici). Cette scène nous permet aussi de faire la connaissance d’Edith, personnage de couleur le plus important du film, qui est la professeure dudit karaté. Bien que la présence de Noirs soit attestée à Londres à cette période là, elle était ultra-minoritaire et surtout ils souffraient malheureusement de discriminations, donc sa présence dans un tel rôle semble hautement improbable. Netflix a eu le bon goût de tordre le cou à cette réalité, notamment à la suite du mouvement Black Lives Matter, et même de manière générale, mais le fait de manière forcée. Dommage que le personnage et son passé n’aient pas été creusés, cela aurait pu donner encore plus de légitimité à la démarche. Ceci étant dit, dans les deux cas, c’est la symbolique qui compte pour la firme, ce qui aura sans nul doute un effet positif sur le public cible de l’œuvre. Soulignons pour terminer que Netflix est toujours prompte à surfer sur une vague pour gagner des abonnés (et non pas pour faire avancer le monde, ne vous y trompez pas, ça reste une multinationale qui veut faire du fric). Les exemples à ce sujet sont nombreux et nous en parlerons un de ces jours.

Netflix réunit pas mal de têtes connues

Côté casting, que des têtes connues. En premier lieu donc, Millie Bobby Brown, l’interprète d’Elona et co-productrice du film. La jeune actrice est carrément douée pour son âge (seulement seize ans), et son avenir dans l’industrie du cinéma est déjà tout tracé : il sera long et fructueux (nous la verrons surement encore à l’écran en 2080 (l’auteur de ces lignes sera très certainement au paradis d’ici là)). Son rôle ci lui permet d’exprimer tout l’étendue de son talent, ses expressions faciales, sa gestion des émotions, même ses apartés à la caméra, sauvent le film d’être vraiment oubliable. Elle est motivée pour reprendre ce rôle dans une éventuelle suite, ce qui pourrait être une bonne idée de franchise, et nous la reverrons bien sûr dans la quatrième saison de Stranger Things, dans le rôle qui l’a fait connaitre à seulement douze ans.

Après Robert Downey Jr. (Avengers) et Benedict Cumberbatch (son interprétation dans Sherlock étant pour nous la meilleure des trois citées dans ces lignes) ces dernières années, Henry Cavill (Superman dans le DCU, The Witcher…) interprète ici Sherlock Holmes. Ayant réussi le tour de force d’être une icône geek tout en étant physiquement attirant, Cavill est pourtant largement en retrait dans ce film. Le récit ne tournant pas autour de Sherlock Holmes, nous ne pouvons pas vraiment juger son interprétation du personnage, et par extension, nous avons du mal à y croire. Il est là pour camper en somme le « good guy », et parce qu’un film Sherlock Holmes sans Sherlock Holmes ça aurait été abusé, au moins pour le premier épisode si franchise il y a par la suite.

Mycroft, après Mark Gatiss et Stephen Fry ces dernières années, est interprété par Sam Claflin (Hunger Games, Peaky Blinders…). Disons le directement, l’interprétation du personnage choisi par la production ne lui rend pas du tout hommage. Mycroft, que ce soit sous la plume de son créateur ou par la suite dans l’imaginaire Sherlockien (?) est sensé être réfléchi, posé et surtout au moins aussi bon détective que son frère, si ce n’est même plus. Mycroft n’apprécie pas le travail de terrain, et laisse en réalité cet aspect à son jeune frère. Dans Enola Holmes, Mycroft est buté, cliché du macho et sans état d’âme. Un véritable gâchis de charisme pour le personnage, dommage. Pour l’anecdote, bien que plus vieux que Sherlock dans le film, l’acteur est en réalité plus jeune que Henry Cavill de trois ans.

Le casting est complété par Susie Wokoma, qui sera à l’affiche de Truth Seekers, future création de Simon Pegg et Nick Frost (Shaun of the Dead, Hot Fuzz, Paul etc.) et diffusée sur Prime Vidéo, Burn Hugh Winchester Gorman (Game of Thrones, The Man in the High Castle) en antagoniste qui fait peur mais oubliable au possible, Adeel Akhtar (Utopia UK) et Fiona Shaw (Harry Potter).

En conclusion, Enola Holmes, un film qui saura ravir le public cible, mais qui laissera de marbre tous les autres, et sûrement les fans du grand Sherlock Holmes et de Sir Arthur Conan Doyle. Il aurait en fait mieux valu faire le même genre de récit sans y apporter l’étiquette Holmes… Toutefois, une éventuelle franchise de films – voire même une série – pourrait être bien sympathique, tant le potentiel est là.

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